
Plonger dans l’univers complexe de la démence et des troubles cognitifs peut être un véritable défi pour les professionnels de la santé. Les symptômes psychologiques et comportementaux qui se manifestent chez les personnes atteintes de ces affections, telles que la maladie d’Alzheimer, peuvent donner l’impression de naviguer en eaux troubles: vagues d’agitation, d’agressivité et de résistance aux soins. Ces comportements peuvent créer des difficultés majeures dans la prise en charge et provoquer chez les professionnels, un sentiment de désarroi, d’impuissance, voire d’épuisement.
Dans cet article, nous allons explorer une approche essentielle pour mieux gérer ces situations complexes. Une des clés est de réussir à passer de la simple « réaction » à une réponse réfléchie. Nous allons plonger dans les techniques spécifiques pour faire face à un refus de soins, l’une des problématiques les plus courantes dans le domaine des soins aux personnes atteintes de démence.
Pourquoi « répondre » plutôt que « réagir »?
RÉAGIR est un réflexe ancré, qui se manifeste par une action instinctive, notamment dans des situations de « survie psychologique ». C’est un mécanisme de défense normal et qui prend place, par exemple, lorsque notre identité personnelle, notre estime de soi ou nos objectifs sont menacés.
Devant une menace, que fait-on? “ we fight or flight” – On se bat, ou on fuit.
Se battre avec la personne âgée? Peu fréquent, mais les argumentations et les escalades surviennent souvent et il y a tout de même des risques!
S’enfuir? Un intervenant ou un proche aidant ne va pas nécessairement sortir de la maison en courant, mais arrivera rapidement à la conclusion qu’il y a un refus de service alors que ce n’est pas nécessairement le cas… Il abandonne et fuit l’interaction.
Ainsi, on réagit généralement lorsque les émotions jouent un rôle important pour guider nos actions. Celles-ci sont peu réfléchies, impulsives et ne tiennent pas compte des effets à long terme de cette réaction. Si, lors d’une discussion, ma fille rétorque à sa petite sœur:
“Ben non, c’est pas pareil”
Elle ne prend pas en considération que cette réaction mène sa petite sœur à se sentir incomprise. Ce qui la fera réagir de plus belle:
“OUI C’EST PAREIL”
RÉPONDRE, à contrario, s’appuie sur une réflexion. Cette réflexion se fait avec les connaissances que nous avons sur nous-même, mais aussi celles de notre interlocuteur et toutes les informations dont nous disposons, en lien avec nos objectifs. Une réponse prend en considération les conséquences de nos actes sur notre futur et celui de ceux qui nous entourent. De ce fait, « répondre » générera des actions plus réfléchies et fondées sur nos valeurs. Je ne vous le cache pas: cela demandera en général plus d’efforts qu’une réaction instinctive, mais vous profiterez de résultats bien plus avantageux.
Par ailleurs, je ne m’attends pas à ce que ma fille de 8 ans réponde de façon réfléchie à sa petite sœur. Mes interventions peuvent la sensibiliser, mais mes attentes doivent être réalistes! Si vous lisez cet article, je parie que vous, vous avez les capacités de répondre, plutôt que de réagir 😉.
Comment « répondre » face au refus de soins?
Deux techniques fondamentales:
- La régulation de vos émotions

Des études du Centre de santé de l’Université de Michigan rapportent l’importance de la régulation de vos émotions lors de vos interventions. L’autorégulation émotionnelle désigne la capacité à gérer les émotions et les impulsions perturbatrices ou plus simplement, à réfléchir avant d’agir. Il peut arriver qu’une personne atteinte de TNC soit agressive, refuse de se laver, de s’habiller, ou qu’elle ne veuille pas prendre ses médicaments. Bien entendu, il est normal de ressentir des émotions face à ces comportements, tel de l’irritabilité, de l’impatience ou un découragement. Prendre conscience de ces émotions est la première étape qui vous permettra de les réguler et éviter qu’elle ne teinte votre réponse! Ce n’est qu’ensuite, que vous serez en mesure de passer au 2e point, soit réfléchir à la façon de répondre à la situation et aux besoins de votre patient. Devant une situation déroutante, réguler ses émotions est une compétence. Elle peut se développer, mais est dans tous les cas indispensable pour l’intervenant bienveillant qui veut réussir ses interventions :
1. Éloignez-vous quelques secondes et respirez profondément afin de surveiller votre réponse émotionnelle, SANS JUGEMENT. Si vous vous jugez en plus, ça fera autre chose à gérer en même temps!
2. Rappelez-vous de séparer vos émotions de la situation : en tentant d’observer la scène de l’extérieur, vous réalisez que tous ne réagiraient pas de la même façon. Vos émotions vous appartiennent, mais la situation demande une réponse. 3. Utilisez ce recul pour choisir d’ajuster, réévaluer ou inhiber les émotions qui accompagneront vos actions.
- Traitement cognitif pour répondre à la situation
Une fois les émotions sous surveillance, vous êtes davantage en mesure d’analyser la situation:
- Déceler le déclencheur: écouter les préoccupations de la personne, n’assumez pas que vous les comprenez d’emblée! Pourquoi refuse-t-elle ? Demandez-lui explicitement au besoin! Ce peut être associé à son environnement, ses troubles cognitifs ou une autre affection médicale.
- Valider son besoin ou sa perception. Vous pouvez valider sa perspective, même si vous êtes en désaccord. Votre objectif est qu’elle sache que vous l’avez entendu.
- N’insistez pas si elle est contrariée. Optez plutôt pour une distraction. Changez de sujet, proposez une collation, une promenade ou écoutez de la musique, regardez des photos etc. Une fois calmée, on présente l’activité initiale d’une façon différente. Soit en tentant également de répondre à son besoin.
- Offrir des choix simples permet de redonner un certain contrôle. Tentez de démontrer que vous faites une concession basée sur ses propos en modifiant votre action initiale.
Par exemple, si votre analyse suggère que le refus est lié à la peur et la sécurité: “ je comprends que ça puisse vous inquiéter de prendre votre douche. Venez voir avec moi, vous pouvez rester debout, mais nous pouvons utiliser une chaise de douche pour que vous puissiez vous asseoir. Qu’en pensez-vous?”
Ou encore, si votre analyse suggère que le refus est lié aux pertes de mémoire et l’incapacité de votre patient à se souvenir ou reconnaître sa maladie, remettez-le en contexte avant de lui faire votre proposition: “Aujourd’hui, nous sommes mercredi. Si je regarde le calendrier, c’est la journée que vous avez choisis pour la douche. Viens dans la salle de bain, je vais sortir votre serviette”. Remarquez ici, que je ne pose pas de question, la personne n’ayant pas les capacités mnésiques pour répondre adéquatement. (L’exemple suggère qu’une discussion et une entente a eu lieu au préalable).
** Soyez indulgent** il y aura toujours une part d’essais-erreurs. Demeurez à l’écoute afin de vous ajuster.
Ces stratégies vous aident à mieux gérer les situations chargées émotionnellement, à améliorer la qualité des soins que vous fournissez et à réduire les risques de stress et d’épuisement professionnel. La régulation émotionnelle est une compétence cruciale, car elle influence les relations avec les patients, la satisfaction au travail et le bien-être global. Même lorsqu’un soin n’est pas donné, si vous vous êtes régulé, vous avez compris le besoin et avez tenté une stratégie, il y a de quoi être fière! Vous savez maintenant ce qui ne fonctionne pas et pourrez aller de l’avant avec une autre tentative la prochaine fois.
Pour les proches aidants, les efforts et les ressources cognitives requises en situation de crise pourront créer une grande fatigue. D’ailleurs, gardez en tête que se réguler pour eux, vu toutes les émotions en jeu, sera beaucoup plus difficile que pour vous. Ils ont besoin de soutien. Vous pourrez les soutenir plus adéquatement grâce à une bonne connaissance des TNC. Au Québec, il est possible de demander systématiquement la permission de référer les aidants à Référence Aidance Québec. Partout ailleurs, on pourra les référer à un organisme local de la Société Alzheimer.
Si vous en voulez plus, il y a également la formation que j’ai créé pour vous aider dans ce parcours!
Sources :
https://www.psychologytoday.com/us/blog/focus-forgiveness/201609/react-vs-respond https://www.webmd.com/alzheimers/resisting-care
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/31691296/
https://sfgg.org/media/2009/11/soigner-des-patients-dements-un-defi-a-relever.pdf https://procheaidance.quebec/organismes-soutien/
Mon aspiration est de promouvoir la bienveillance envers les personnes âgées vivant avec une démence et de rendre la vie de ceux qui interagissent avec eux un peu plus facile. Abonne-toi à mon infolettre pour rester informé(e) des prochains articles, et pour recevoir des conseils pratiques, des ressources utiles, ainsi que des anecdotes inspirantes de mon travail sur le terrain, qui nous apportent toujours des leçons enrichissantes.
